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[lundi 1 mars 2010 00:00]

Dhuoda, mère et catéchète


par Annie NOBLESSE-ROCHER *

La mère qui rédigea le « Manuel pour mon fils » a bel et bien existé. Dhuoda nous apprend elle-même qu’elle épousa Bernard, duc de Septimanie, le 29 juin 824 dans la chapelle du Palais d’Aix. De cette union naquirent deux fils dont Guillaume le 29 novembre 826.

 
L’ouvrage de Dhuoda n’est pas une catéchèse publique, mais un testament spirituel pour un fils qui risquait de succomber aux tentations du pouvoir : la commende de Guillaume au roi Charles le Chauve est l’événement qui poussa Dhuoda à rédiger ce Manuel : « Il nous faut, mon fils, rechercher Dieu, toi et moi : c’est de son vouloir que nous tenons l’existence, la vie, le mouvement et l’être. […] Dieu est grand et sublime, mon fils Guillaume, puisqu’il regarde ce qui est humble […] ».
 

Piété personnelle
Le Manuel est aussi un livre de piété. La spiritualité monastique et l’Office des Heures monastiques y sont donnés comme modèle au laïc Guillaume : « Quand le matin, Dieu aidant, tu te lèveras, ou à l’heure que ce bon Maître te le permettra, redis trois fois : "Ô Dieu…", puis l’Oraison dominicale. […] Qu’ajouter encore, mon fils ? En te levant, chausse-toi à l’accoutumée : prépare-toi ainsi à annoncer l’évangile de la paix. Récite les heures canoniales, acquitte-toi de ton office ainsi qu’il est écrit : "sept fois le jour j’ai dit ta louange". Pendant tous les préparatifs, récite tes versets du mieux que tu les sais, comme ils te viendront ; ceux-ci achevés comme achevés comme ci-dessus, dis les oraisons à chacune des heures. Et alors, au nom du Dieu Souverain, va t’acquitter du service temporel qui t’attend, et accomplis les ordres de Bernard, ton seigneur et père, ou les prescriptions de Charles, ton prince et seigneur, dans la mesure où Dieu te le permettra ».

Donner asile
Cependant, cette spiritualité monacale n’est pas une invitation à se retirer du monde ; elle doit être vécue dans la fidélité aux tâches temporelles, dignes d’un jeune aristocrate. Dans la suite du Manuel, Dhuoda n’exige pas de son fils une prière continuelle égale en intensité et en fréquence à celle des moines : elle sait que Guillaume doit se consacrer bientôt à la gestion d’un domaine et sans doute aussi à des devoirs politiques. Mais pour cette mère catéchète, une action éthique menée en vue du bien est équivalente à une prière, car elle monte vers Dieu avec la même intensité. Son fils sera sans doute gérant du grand domaine foncier familial : il faut l’y préparer. Comme elle a enseigné à son fils à prier comme les moines, Dhuoda lui demande de donner asile, comme eux, aux pèlerins de passage, à ceux qui viennent de l’étranger, figures de Moïse fuyant avec son peuple, en Égypte : « Si tu rencontres un pauvre et un indigent, porte-leur secours autant que tu le peux, non seulement en paroles mais aussi en actes. Pareillement, je t’invite à accorder généreusement l’hospitalité aux pèlerins, ainsi qu’aux gens plus dépourvus, ou à tous ceux que tu verras dans la misère. Sois toujours prêt à agir pour les soulager. […] Lis l’invitation adressée par Moïse aux fils d’Israël […] "Souvenez-vous que vous aussi, vous avez été étrangers et pèlerins dans le pays d’Égypte" ».

On peut lire le Manuel pour mon fils dans la collection Sources chrétiennes (n° 225) aux éditions du Cerf.

 

* Professeur d'histoire du christianisme médiéval et moderne
Université de Strasbourg

© Réveil - Page théologique - mars  2010