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Charles L'Eplattenier : la Bible pour passion

[vendredi 28 février 2014 00:00]

par Arnaud VANDENWIELE

Pour un jeune pasteur, avoir un pasteur retraité dans sa paroisse, qui plus est un bibliste réputé, n'est pas forcément un cadeau ! Mais c'est avec enthousiasme que le jeune proposant de Gap accueille la présence du « grand bonhomme » qu'est le doyen de sa paroisse.

S’il n’était pas devenu pasteur, Charles L’Eplattenier aurait aimé être comédien : « Mon petit hobby c’est le théâtre. J’ai toujours aimé jouer ». Mais il ajoute : « Il faut se méfier de ne pas être un comédien en chaire, même si le rapport au texte et la mémoire lient la comédie à l’homélie ». S’il n’avait pas été comédien, peut-être aurait-il été médecin militaire : « J’étais à Lyon quand j’avais quinze ans et je voyais ces jeunes gens habillés dans leurs beaux uniformes… » En tout cas, « uniforme » n’est pas un mot qui convient à cette pensée vive, libre et bourrée d’humour. Avec sa mémoire d’éléphant et son esprit vif et espiègle, Charles L’Eplattenier est un monument vivant du protestantisme français. Auteur de plusieurs commentaires bibliques (Luc, Jean, Actes), il se dit « pasteur à la retraite mais bibliste en activité ».

Repère

L'Evangile de Jean
« A peine a-t-on ouvert ce livre qu'on ressent immédiatement la nécessité de lire entièrement, et de façon suivie, toutes les séquences de l'Evangile de Jean. C'est la personne de Jésus, Parole de vie, que l'auteur essaie d'atteindre et de présenter, en relatant faits, paroles, scènes et dialogues.
Il ne s'attache à la défense d'aucune thèse, théologique, christologique ou exégétique. Lui qui se dit bibliste de terrain fait jaillir, de ses choix de traduction à partir du texte grec, la saveur de la vie. Ce livre a reçu le prix Suzanne de Dietrich ».
D'après une recension de Marie-Claire Lambrechts.
Charles L'Eplattenier, L'évangile de Jean. Genève, Labor et Fides, 1993, 19962.

Une famille ballottée par l'histoire
Fils d’industriels protestants, né le 21 juillet 1921 à Grandris non loin de Lyon, Charles L’Eplattenier est l’enfant de la diaspora française installée à Moscou au début du XXe siècle. Sa mère, Juliette Rebotier dont la famille est originaire de St-Jean-du-Gard, et son père Alfred L’Eplattenier de racines lyonnaises s’y rencontrent et s’y marient, au Consulat français, le 8 février 1910. Naquirent Pierre, André et Jean entre 1911 et 1913. La révolution d’octobre 1917 bouleverse la vie familiale. S’en suit un exode incroyable à travers la Sibérie, la Chine, le Japon, les Etats-Unis. Deux océans et de longs mois de voyages plus tard, la famille repart de zéro avec une usine de tissage à Grandris, où naîtra Charles.
Après une enfance heureuse à la campagne et une scolarité au lycée Ampère à Lyon, un jour un copain juif incrédule lance vers un de ses camarades « Tu devrais faire pasteur ! » Charles prend cette phrase pour lui, et elle éveille en lui la vocation. « Je suis rentré chez moi tout heureux et tout craintif » se souvient-il. Et c’est une méditation du pasteur Rivet pendant une sortie d’anciens catéchumènes qui le décide à entamer des études de théologie à Clermond-Ferrand où la Faculté de théologie de Strasbourg avait trouvé refuge dès 1939. Il y rencontrera Lucie Gonthier qui deviendra son épouse.
En août et septembre 1942, il travaille au camp d’internement de Rivesaltes avec André Dumas, pour le compte de la Cimade. Il sera témoin de cinq départs de convois de la mort en partance pour Auschwitz-Birkenau. En 2012, quand Charles interpelle, dans une tribune à Libération, le Président Hollande, son chef de cabinet lui répond avec attention. Il est aujourd'hui préfet des Hautes-Alpes et membre de notre communauté !

Etre bibliste avant tout
Très influencé par la pensée de Roland de Pury, Charles L'Eplattenier conservera tout au long de son ministère le goût des prédications taillées au plus près du texte biblique. « Finalement, j’ai toujours été un bibliste en chaire plus qu’un grand prédicateur » admet-il volontiers. Toutefois, c’est auprès des Equipes de recherches bibliques que le pasteur approfondit l’exégèse lorsqu’il est en poste à Douai entre 1955 et 1969, après un ministère à St-Dié entre 1946 et 1955. Mais si le travail théologique l’amène à creuser le monde biblique, il n’en demeure pas moins proche du monde réel : pendant dix ans, il sera à la tête de la Mission populaire (1973-1983).
Le ministère en paroisse lui laisse deux mauvais souvenirs : son premier poste à Croix, tout prêt de Roubaix, dont l’une des priorités était l’ouverture d’un foyer protestant pour évangéliser un secteur mal desservi et très peuplé. « C’était une stratégie plus ou moins viable sur le papier, mais utopique. Il aurait fallu y placer un pasteur expérimenté et imaginatif. Je ne l’ai compris que plus tard ». Charles se souvient aussi des conséquences de sa prise de position lors de l’« affaire Feurich-Lévejac », du nom de ses deux collègues les plus proches quand il était en poste à Vincennes entre 1969 et 1980. Ils eurent des démêlés avec le Conseil national de l’Eglise.
Mais c’est peut-être bien par son ministère d’animation biblique en région parisienne (1980-1987) aux côtés de Corina Combet-Galland que Charles L’Eplattenier a couronné son itinéraire. De cette période sont sortis un commentaire de l’évangile de Luc et un premier commentaire du livre des Actes des apôtres. Cette passion du texte ne l’a pas quitté une fois à la retraite, donnant naissance à un commentaire de l’évangile de Jean et un second commentaire du livre des Actes.

Une retraite à l’activité intense
Depuis 1987, Charles L’Eplattenier est toujours un bibliste passionné. Fidèle aux activités de l’Eglise des Alpes du Sud, il anime le « thé biblique » du lundi après-midi à Gap. Son parcours de bibliste ne l'empêche pas de suivre les études bibliques animées par le jeune proposant que je suis. Mais je dois dire que la présence de ce grand bonhomme – qui est aussi le doyen de notre Eglise – n’est jamais intimidante. Toujours souriant malgré des soucis de santé, Charles a la fraîcheur d’un jeune homme et la bienveillance d’un vrai compagnon.
Il donnera encore une série de conférences sur le fait religieux, prochainement, à la maison diocésaine de Gap et ailleurs.
Si vous êtes de passage à Gap, allez lui rendre visite. Outre le pasteur, l’exégète et le protestant, c’est l’homme pour lui-même qui mérite le détour. Une figure de notre Eglise, une figure de l’Evangile dans la tête et dans le cœur.

© Réveil - Rencontre avec - mars 2014