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Auprès de ma Bible (10) Quand l’épée tranche le cœur d’une femme (I Rois 3.16-28)

[dimanche 30 juin 2013 11:50]

par Arnaud VAN DEN WIELE

« Il ne sera ni à moi, ni à toi, coupez-le… ! »I Rois 3.26b

Deux prostituées réclament audience devant Salomon. Des femmes à la condition précaire ayant mauvaise réputation (voir Proverbes 6 et 7). Le roi doit démêler une sombre histoire de bébés intervertis… de quoi nous mettre nous aussi dans de beaux draps.

La première femme à prendre la parole donne sa version : après avoir accouché d’un garçon, la femme avec qui elle partage le même toit a elle aussi mis au monde un garçon. Après avoir accidentellement tué le sien, cette femme aurait échangé les deux garçons pour compenser sa perte.
La femme en question conteste mais n’en mène pas large. Comme un demi-aveu. Les bébés ayant été intervertis, la plaignante tient donc le bébé mort tandis que la seconde femme, celle mise en cause, tient le bébé vivant. A ce niveau, la version avancée au roi pousse à penser que le nouveau-né qui vit est celui de la malheureuse venue plaider sa cause.
Le roi reste perplexe, plus que ne l’est le lecteur pressé. Comment faire pour trouver une sortie vers le haut à cette sordide affaire qui s’est déroulée dans en huis-clos, sans témoin ? Le roi doit trancher. Rien de mieux pour cela qu’une épée !

Présumée coupable
Au moment où le roi ordonne de couper le bébé bien portant, il précipite le drame pour faire jaillir la vérité : des entrailles et non du langage qui a montré ses impasses.
Sa mère crie : « Donnez-lui l’enfant vivant, ne le mettez pas à mort ! » (v. 26), tandis que l’autre encourage même le massacre du tout-petit : « Il ne sera ni à toi ni à moi : coupez-le ! »
A priori, la mère est cette femme venue se plaindre de la supercherie et préfère voir le garçon aux bras d’une autre plutôt que mort. Inversement, la vilaine sorcière n’a que faire de cet enfant, puisque ce n’est pas le sien. Mieux, si le roi trucide l’enfant, sa jalousie maladive obtiendra une égale satisfaction : la mort de l’enfant de sa rivale. Zéro partout !

Le nœud gordien
Mais, n’y a-t-il pas quiproquo ? La première femme (la plaignante) n’est peut-être pas la victime qu’elle dit être. La seconde femme, celle bien mal à l’aise pour se défendre, n’est peut-être pas la trompeuse que l’on croit.
Pourquoi la première qui réclame au roi qu’on lui rende le bébé dit-elle : « Donnez-lui l’enfant » et non « Donnez-le moi » ? Puisqu’elle est venue récupérer son fils, pourquoi le laisse-t-elle à celle qu’elle accuse ? L’épée devrait la décider davantage !
Or, qui d’autre est en mesure de dire « Donnez-lui ! » que la femme qui tient dans ses bras le bébé vivant, c’est-à-dire la deuxième ? C’est elle alors qui démontre sa compassion pour l’enfant : donnez-le lui puisqu’elle le veut tant ! La vraie manipulatrice est alors la première femme, la plaignante, et non la présumée coupable.

Par-delà les mots
Cette ambiguïté est aussi la nôtre : nous n’échappons pas au langage et à ses impasses, aux mots et à leur ombre. La sagesse du roi est de percer la bulle spéculative d’un « dire » par un « agir » qui prend par surprise. En donnant symboliquement la parole à l’épée (en hébreu le « fil » de l’épée se dit « bouche »), le roi détourne l’enjeu dont il est l’objet vers un objet qui a un tranchant que sa parole n’a pas : un tranchant réel et symbolique. Les femmes peuvent enfin révéler leurs vraies natures et le nouveau-né être restitué à sa mère. Ces deux femmes, comme les deux faces d’une monnaie, donnent à voir une vérité et son inverse. L’épée rompt ce dilemme et aiguise leur relation à l’enfant qu’elles s’entre-déchirent : amour ou haine, désir ou besoin, vie ou mort.
Cette mise en scène est reprise d’une certaine manière en Marc 12.13-17 (le tribu à César) pour révéler la nature de notre relation à Dieu. .

© Réveil - Lire la Bible - été 2013