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Lectures croisées (2) Babel : malédiction ou bénédiction ?

[dimanche 2 octobre 2011 16:36]

Lectures croisées (2) : Babel : malédiction ou bénédiction ?

par Anne HEIMERDINGER

« Descendons mettre le désordre dans leur langage, et empêchons-les de se comprendre les uns les autres »
Genèse 11.7

L’histoire de la Tour de Babel (Genèse 11) est un récit à dominante symbolique, porteur d’une vérité très humaine. Ah, ces hommes qui confondent unité et uniformité… De la pensée unique au totalitarisme. En dispersant l’humanité, Dieu lui rend sa richesse : sa diversité !

Notre récit décrit une envie, celle de l’homme qui veut graver son nom, investir jusqu’aux cieux, voire évincer Dieu. Dans notre texte, des versets 1 à 4, aucune référence n’est faite à lui ; tout est centré sur l’homme, ses capacités, son projet. Les hommes sont, pour une fois assez d’accord entre eux. Il y a même de quoi s'émerveiller car ils ne forment qu'un peuple installé sur un même lieu, porteur d’un projet unique. Leur projet paraît démocratiquement fondé : ils se parlent l'un à l'autre (Genèse 11.3) et se disent : « Allons, construisons ! » (Genèse 1.4) ! Finies les incompréhensions liées aux langues et aux cultures. Ils veulent une tour faite de briques, de « construit », d’artificiel (terme hébreu) ; la tour de Babel est donc une rupture avec ce qui est d’ordre naturel. Ils désirent plus encore : attirer l’attention, se faire un nom. Pas de temple en l’honneur du nom de Dieu, mais l’honneur et la gloire de l’homme. Il leur semble d’ailleurs qu’il s’agit là de la condition pour rester unis et éviter la dispersion.

Se mêler jusqu’à se confondre
L’entente est telle « qu’ils possèdent une seule et même langue ». Or, dans le chapitre précédent, il est énuméré les peuples de la terre, les descendants des trois fils de Noé. Après la descendance de Japhet, le texte dit : « Tels furent les fils de Japhet, d'après leurs pays et chacun selon sa langue... » (v. 5), puis aux versets 20 puis 31. Il est donc dit clairement, à trois reprises, que les peuples du monde parlent des langues différentes. Alors que l'histoire de la Tour de Babel s’ouvre par : « Tout le monde se servait d'une même langue... » (v. 1). L’auteur du récit interprète le projet « unique » des hommes, comme proche du péché et Dieu ne le supporte pas.
En réaction, il les disperse par là où ils ont péché : par la langue, parce qu’ils ont voulu se faire un nom de façon idolâtre. Les hommes sont dispersés sur la face de toute la terre, sans un chez-eux à regagner, qu’ils n’ont pas ou qu’ils n’ont plus.
L’idée d’une langue « une » et donc de paroles « unes » est associée à l’idée d’unité originelle, à celle d’une langue parfaite, de connaissance. Seulement, pour les narrateurs de la Tour de Babel, c’est une malédiction car nul ne peut prétendre à dire l’Un.

Une alliance pour l’altérité
On peut aussi lire ce récit sous un autre angle. Les descendants de Noé sont appelés chacun par leur nom, comme pour souligner la richesse de la diversité qui entrevoit l’identité de chacun. De la diversité des noms, des langues, des lieux, des clans se révèle l’identité de chacun. Et Dieu est le garant de cette altérité, du vécu particulier de chacun ; il n’est plus un concurrent jaloux de l’humain.
Les versets 1 à 5 reflètent les craintes de l’homme face à la diversité. Dieu instille la « con-fusion » (v. 7) et rétablit la distance nécessaire entre les hommes. La diversité n’est plus un danger, un obstacle à la communication, mais véritablement une garantie pour la préserver. « Le Tout-Autre » n’est-il pas Dieu d’alliance et non de fusion ? L’homme n’advient-il pas à lui en rencontrant la différence ?

© Réveil - Lire la Bible - octobre 2011