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Lectures croisées (4) Babel : une tour et un puits

[jeudi 1 décembre 2011 00:00]

Lectures croisées (4) : Babel : une tour et un puits

par Philippe Fromont

« La vallée de Siddim était couverte de puits de bitume ; dans leur fuite, le roi de Sodome et celui de Gomorrhe y tombèrent… »
Genèse 14.10

Le récit de la Tour de Babel a toujours fait l'objet d'un engouement particulier. L'expression « Babel » a servi à désigner une ville internationale et universelle. Aujourd'hui, on salue en Babel la diversité.

Au XVIIIe siècle, le mot Babel, comme nom commun désignait plutôt une entreprise démesurée et symbolisait l'orgueil humain. Un passage par les auteurs des trois premiers siècles (de Philon à Origène) semble un chemin privilégié pour tenter de trouver l’épaisseur du récit et peut-être celle du nom « Babel ». Philon consacre tout un traité sur Genèse 11.1-9, le De confusione linguarum, selon lequel l'édification de la tour symbolise les efforts vains des athées impies pour consolider leurs raisonnements faux. Le plus ancien ouvrage chrétien conservé au sujet du récit de Babel est l'Ad Autolycos de Théophile d'Antioche, vers 180. Son but est de montrer la supériorité des auteurs sacrés sur les historiens païens. L'essentiel des commentaires d'Origène (né en 185) sur l'épisode de la tour de Babel se trouve dans le Contre Celse (livres IV, V et VIII). Le traité de Celse, philosophe grec du IIe siècle, est, selon Origène, un édifice qu’il faut renverser.

Des récits qui se parlent
Souvent nous mettons en dialogue le récit de Babel (Genèse 11) et celui de la Pentecôte (Actes des apôtres 2). Chez Origène, il n’y a pas de texte qui mette en résonance ces deux récits. Cependant, la thématique est abordée, mais via le livre des Nombres. Dans la XIIe homélie sur les Nombres, il écrit : « Les Apôtres sont par excellence les rois des nations : ils ont rassemblé les nations dans l'obéissance de la foi et ils ont ouvert la science du Christ en qui sont les trésors cachés de la sagesse et de la science de Dieu ». C'est l'action pastorale des Apôtres, envoyés parmi les nations, qui étend le règne du Christ et redonne l'unité à l'humanité dispersée. Or, ces « rois des nations » sont, dans le livre des Nombres ceux qui ont taillé le puits autour duquel Yahvé a rassemblé le peuple, juste après l'épisode du serpent d'airain : « Le puits, les chefs l'ont creusé, les rois des nations l'ont taillé dans la pierre au temps de leur royauté sur elles, au temps où ils étaient leurs seigneurs ». Les « chefs » sont les prophètes qui ont « enfoui et plongé l'interprétation prophétique sur le Christ dans la profondeur de la lettre ». Les seconds parviennent à une science plus élevée car ils « peuvent aussi, grâce à l'Esprit, scruter les profondeurs de Dieu et percer les mystères de la profondeur du puits ».

Puits et perspectives
La mission des Apôtres comporte deux versants : l'envoi vers toutes les nations et la révélation des mystères enfouis dans l'Ecriture. Il est remarquable que cette lecture de la Pentecôte ne s'inscrive pas dans un commentaire d'Actes 2, mais du livre des Nombres, et à propos des puits. D'une part, car c'est autour d'un puits que Jésus se fait connaître la première fois à une non-juive. D'autre part, car à propos de l'action des Nations à l'égard des puits, il y a plusieurs ressemblances avec le récit de Babel : puits de bitume dans la vallée de Siddim, en Genèse 14.10 ; puits bouchés de terre par les Philistins en Genèse 26.15.
Le récit biblique de Babel nous ouvre des perspectives sur le dialogue multiculturel et pluri-religieux de nos sociétés. La méthode d'Origène similaire à celle des juifs, et son ancrage dans le texte encore très proche des religions « du Livre » représentent deux prismes de lecture intéressants.

© Réveil - Lire la Bible - décembre 2011