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Lectures croisées (8) Esaïe 53 : le chant des valeurs renversées

[dimanche 1 avril 2012 01:00]

Lectures croisées (8) Esaïe 53 : le chant des valeurs renversées

par Anne HEIMERDINGER,

«  "Qui de nous a cru la nouvelle que nous avons apprise ? Qui de nous a reconnu que le Seigneur était intervenu ?" »
Esaïe 53.1

Le livre d’Esaïe. Voici un livre aux interprétations multiples et compliqué par la diversité de ses rédacteurs. En Esaïe 53, est posée l’énigme de la souffrance du juste qui sert le plan de Dieu. Qu’en dire ?

Les chapitres 40 à 55 accueillent les propos d’un nouveau prophète, génériquement nommé : « le deutéro-Esaïe » pour mieux le situer. Ce prophète prend la parole pour soutenir le peuple alors déporté à Babylone. Il annonce la délivrance « au reste d’Israël ». Non, Dieu n'a pas abandonné son peuple ; il prépare son retour vers la terre promise. Et ce Dieu d'Israël est maître de l’univers, des rois et des peuples (Esaïe 51.13).
En même temps, le prophète a découvert que Dieu s’approche des hommes, au point d’éprouver ce qu’éprouvent les hommes ; ce qui lui inspire les quatre poèmes du « serviteur souffrant » trouvés en Esaïe 42.1-4 ; 49.1-6 ; 50.4-9; 52.13-53.12. Dans ces textes, les valeurs sont renversées. Dieu a bougé ; il n’est plus là où les hommes croyaient le trouver. Au point que ces paroles du prophète ont été relues et ont servi à comprendre quatre siècles plus tard la Passion de Jésus, identifié comme le serviteur souffrant.

Victime non identifiée
Dans notre texte, le prophète parle au nom d’un « nous ». Ce « collectif » entreprend tout un retour sur lui qu’il articule à la lumière d’une révélation : « Nous l’avons considéré comme puni, frappé par Dieu, humilié, mais il était blessé pour nos péchés, brisé pour nos iniquités… » (53.4). Est-ce le résultat d’un examen de conscience collectif ?
On se croirait à une audience de tribunal avec une victime qui était accusée, des jurés, partie prenante et bourreau, et le juge. L’accusé n’a rien à se reprocher : ni fraude, ni violence. Il est si insignifiant qu’on ne sait même pas son nom. Il était juste en service commandé pour Yahvé qui a répandu sur lui son esprit (42.1). Il est l’instrument de l’alliance définitive (42.6), la lumière des nations (49.6). Tout d’abord ignoré, dédaigné, il déchaîne la haine. Le prophète donne un sens rédempteur aux souffrances qu’il endure (53.5)… Le serviteur prend sur lui les souffrances des autres, les conséquences de leurs débordements. Est-ce pour ces raisons qu’il attire l’ire de tous ? Comment la souffrance d’un innocent peut-elle être chemin de pardon et servir pour la vie de beaucoup ?

Petit meurtre entre amis
Le serviteur ne se défend pas, il ne dit rien et se laisse « conduire à l’abattoir ». Le jugement du collectif se reconnaît dans son bon droit… De toute manière, cet individu était en marge, faible, ressemblant si peu aux autres ; n’était-il pas simplement pécheur ? Dieu finit par parler et ouvrir les yeux de ces bien-pensants qui se sont pris un moment pour lui. Leurs justifications n’ont servi que l’exacerbation de leur propre jalousie, violence et haine, conduisant au drame de l’histoire : la mort du serviteur.

Renversement total
Dieu n’accuse pas, ne crie pas vengeance. Son unique jugement réhabilite son serviteur. Grande est sa récompense. L’engagement libre et total du serviteur gomme la condamnation des meurtriers. Signe du pardon, il entraîne dans la vie ceux qui s’étaient condamnés ! Il ouvre un chemin d’humanité pour l’homme gracié qui croise le champ de sa conscience et l’homme pardonné qui entrevoit une paix possible entre Dieu et lui, avec lui-même et avec les autres… Tout un chemin de réconciliation, de pardon, de résurrection !

© Réveil - Lire la Bible - avril 2012