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Auprès de ma Bible (2) Citoyenneté en bonne et due forme

[mercredi 31 octobre 2012 00:00]

par Arnaud VANDENWIELE

« Tu n'es donc pas, toi, cet Egyptien qui dernièrement a suscité une révolte et emmené au désert les quatre mille sicaires ? »
Actes 21.38

Quand on voit ce qu’on voit et qu’on entend ce qu’on entend, on a bien raison de penser ce qu’on pense… Cette tirade de l’humoriste Coluche dénonçant les a priori populaires peut éclairer le ressort tragique et comique qui jette Paul au cœur d’un méli-mélo de quiproquos.

Entre Actes 21.27 et 22.29, plusieurs protagonistes prennent Paul pour un autre car il incarne à leurs yeux un fantasme. En premier lieu, Paul se voit expulser du temple car des juifs d’Asie l’associent à un passeur d’interdits : vu au côté d’un Ephésien, on s’imagine qu’il a introduit des païens dans l’enceinte sacrée réservée aux juifs.
La foule de Jérusalem, attisée par la rumeur, croit confondre un imposteur quand toute la garnison romaine de la place fait son entrée en scène : la foule s’immobilise sur le champ et Paul n’a pas encore dit un mot.

Monsieur… vos papiers !
La bévue populaire tourne à la bavure policière : quand le tribun entend Paul lui parler en grec, il comprend que ce juif n’est pas cet ennemi d’Etat égyptien connu sous le nom de Judas le Galiléen par l’historien Flavius Josèphe. Le tribun sur le qui-vive, prêt à bondir, a pris l’agitation publique pour un soulèvement de masse manœuvré par ce zélote. Paul passe du statut de suspect numéro un à celui de juif érudit… mais aussi de perturbateur s’attirant la vindicte populaire. Il reste en garde-à-vue pour contrôle d’identité.
Cet élément fait pivoter le récit d’une captivité à une autre : sur le point d’être fouetté par un centurion, Paul dévoile in extremis sa citoyenneté romaine : un interrogatoire musclé devient alors une faute grave évitée de justesse. L’officier ne manque pas d’interpeller son supérieur : « Cet homme est en effet Romain ! »

Sous surveillance
Paul, citoyen romain. Voilà l’aboutissement des quiproquos en cascade à l’endroit de Paul. Comme si le texte voulait indiquer, dans l’éventail des cartes de visite de l’apôtre, la seule désormais propice à porter toujours plus avant le témoignage de l’Evangile. Désormais le gardé-à-vue passe sous protection diplomatique en vue d’un « rapatriement » au cœur de l’Empire. En Actes 23.27, le tribun transforme l’interpellation du terroriste supposé en l’exfiltration héroïque d’un concitoyen… Quelle ironie !

Heureuses méprises ?
Le quiproquo n’est pas qu’une affaire biblique. Ce texte montre qu’il n’est pas non plus que méprise nominale, illusion physionomique, erreur d’appréciation. L’apôtre est victime d’une imagination qui en appelle d’autres : les juifs d’Asie croient démasquer un apostat, le Temple croit expurger un traître, le tribun croit tenir son terroriste, Paul croit le peuple raisonnable, la foule croit le tribun docile, le tribun croit Paul embarrassant, le centurion croit son supérieur incompétent. Chaque personnage se figure quelqu’un pour un autre, déduit de son imagination. Or l’Evangile se joue de ces quiproquos : ils sauvent Paul, lui ouvre un nouveau champ de mission, et contentent juifs et militaires romains. Vivre l’Evangile revient alors à admettre les méandres du cours des choses, les facéties de la vie, ces ambiguïtés de nos intelligences qui offrent à Dieu l’éventail nécessaire à son œuvre dans nos existences. Confondre quelqu’un revient à se confondre soi-même, à confondre ses fantasmes dans le miroir que devient l’autre.

© Réveil - Lire la Bible - novembre 2012