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Auprès de ma Bible (8) Histoire d’accents

[mardi 30 avril 2013 09:42]

par Arnaud VAN DER WIELE

« Ils dirent à Pierre : Certainement, tu es aussi de ces gens-là, car ton langage te fait reconnaître (…) » Matthieu 26.73

« De l’accent ! De l’accent ! Mais après tout en ai-je ? (…) Avoir l’accent, c’est, chaque fois qu’on cause, parler de son pays en parlant d’autre chose… » [L’accent de Miguel Zamacoïs (1866-1955)]. Le poète met les trémas sur les « i » : si l’accent aiguise la curiosité, il peut aussi l’aggraver.

L’ancien et le nouveau testaments présentent chacun un épisode où l’accent trie en dernier lieu une communauté d’une autre. Comparez Juges 12.6 et Matthieu 26.73 : dans le premier texte, une sombre histoire oppose deux peuples séparés par le Jourdain : Ephraïm à l’ouest, Galaad à l’est. Galaad, victorieux, prend le contrôle des gués du Jourdain filtrant les passages par un stratagème rudimentaire : révéler l’identité de chacun selon sa manière de dire le mot « courant d’eau » : « schibboleth » à l’est du Jourdain et « sibboleth » à l’ouest. Malgré la perspicacité des rescapés qui répondent non quand on leur demande s’ils sont d’Ephraïm, leur accent les confond et les condamne : Ephraïmite = armée ennemie.
Chez Matthieu, Pierre réchappe de l’arrestation et se retrouve dans la cour du Grand prêtre, gué symbolique qui le sépare de son rabbi. La cour est sous le contrôle des Judéens. Pierre lui aussi nie être ce qu’on lui dit qu’il est. Mais en le tarabustant par trois fois, on le confond par son accent galiléen : galiléen = secte ennemie.

Délit d’accent
Le délit d’accent acquiert l’autorité d’argument pour qui cherche à extirper l’« autreté » du voisin là où règne la similitude : alors un rien peut faire – croit-on ! – toute la différence.
A contrario, faut-il prendre l’accent lisse de la majorité pour être admis à franchir le gué de l’assimilation, de la « mêmeté » ? Faut-il renier ce qu’on est ? Le non de Pierre et des Ephraïmites n’est ni le reniement d’un serment de fidélité ni un mensonge-blasphème : c’est l’ultime parade intellectuelle avant que la vengeance s’en prenne, irrationnellement, à tout ce qu’elle trouvera pour confondre l’autre.
Critère dérisoire, l’accent rustique de Pierre et le zézaiement des ouest-jordaniens deviennent la signature infalsifiable d’une appartenance coupable. Pourtant, si Pierre est bien de la petite bande à Jésus, ce n’est pas son accent qui le dit ! Si un Ephraïmite demande à passer un gué, son accent ne fait pas de lui un soldat !

« Cet autre global »
Ces textes parents nous rappellent notre hantise de la différence : en obligeant l’autre à révéler ses accents (ethniques, politiques, religieux, idéologiques…), on convoque nos représentations pour leur donner chair en l’autre. Il devient l’incarnation de ce qu’on croit savoir de lui, quand bien même il a à peine ouvert la bouche. C’est là que le quiproquo est total : considérer l’individu singulier comme un « autre global » appréhendé comme quantité impersonnelle et imaginaire. Permettre à l’autre d’exister en tant que tel, avec ses accents propres, en tant que personne concrète, nous est parfois insupportable.
Ces deux textes pointent notre obstination à établir des critères à tous prix et à les valoriser (« 42 000 Ephraïmites tombèrent » ; « Ta prononciation le rend évident »).
Les unes de nos médias font la part belle aux chiffres et aux cartes pour relayer l’idée que certains accents (religieux, culturels…) sont aussi incompatibles en Europe que l’huile et le vinaigre : l’anxiété d’une submersion sociale ou d’une subversion culturelle font l’actualité.
Islam qui fait peur, immigration qui inquiète, civilisations qui s’affrontent, société qui se liquéfie… « Montre-moi ton accent, je te dirai qui tu es ! » prophétisent certains…
Et si l’on reprenait l’accent galiléen ?

© Réveil - Lire la Bible - mai 2013